Pierre et Lili

Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Résoluement mignon et enfantin, ce conte pour enfants porte un ton très marqué ! L'autrice assume complètement cette particularité et livre une

Lire la suite

À l’orphelinat du souci, derrière la rue des pissenlits, Pierre avait… de gros soucis. Ce n’était pas marrant d’être lui !
Pourtant, Pierre était comme tous les autres enfants de l’orphelinat. Il n’avait pas de parents. Et il attendait patiemment, le samedi, qu’un visiteur en mal d’enfants décide de l’adopter.
Alors, le samedi, pour aider sa chance qui avait besoin d’un léger coup de pouce, Pierre ne laissait rien au hasard. Il se faisait tout beau, se coiffait les cheveux et se brossait les dents. Il souriait en pensant aux baisers sucrés, parfum fraise Tagada, de parents aimants qui le borderaient dans un lit bien molletonné. Bientôt. La semaine prochaine peut-être… Ou dans un mois, se disait-il tout bas.
Mais aucune famille ne le choisissait… Jamais ! Personne ne le voyait vraiment. Pierre était comme transparent – pas de chance, décidément. Et tous les samedis soir, il se retrouvait seul, malheureux comme une pierre, dans son dortoir du fond du couloir. Alors, au fil du temps, le cœur de Pierre s’était transformé en silex – normal quoi, c’est ce que font les cœurs qui sont déçus trop souvent.

Un jour, Lili arriva dans l’orphelinat. C’était une petite fille brune, vive, et rigolote comme pas deux. Elle savait faire la galipette arrière, et avait des diamants bruts à la place des yeux. Lorsque le regard de Lili se posa sur Pierre, il sentit qu’elle le regardait comme on ne l’avait jamais regardé. Pour de vrai. Avec ses yeux diamants qui brillaient doucement. Le petit cœur silex de Pierre se réchauffa alors pour la première fois depuis très longtemps. Lentement. Et tout surpris, Pierre apprit ce jour-là que le silex peut se transformer en Malabar à la fraise. Mais attention, seulement au contact de diamants bruts.
À partir de ce moment, sa vie changea brusquement. D’un seul coup. Subitement. L’ennui fut remplacé par un tourbillon incessant. En une cascade de rires à grelots, Lili avait transformé le vieil orphelinat en un château de conte de fées, et Pierre en prince charmant – au cœur chewing-gum extensible – en même temps !
À la place de sa vieille salopette en velours râpé, Pierre portait désormais fièrement une gabardine de soie, et des chaussettes rouges avec des coutures en fils d’or qui venait de Chine, ou d’Inde, bref, de par là-bas, quoi. La vieille cantine triste était à présent une magnifique salle des fêtes dans laquelle on dansait tous les soirs.
— Pierre, mon prince, m’accorderez-vous cette danse ? demandait Lili à Pierre en tourbillonnant.
— Mais très certainement ! répondait-il en riant.
Et ils s’envolaient tous les deux agrippés l’un à l’autre, sur un rythme entraînant.
Disparues,  les pommes de terre pourries aux mille yeux du dimanche. À leur place, des mets savoureux et raffinés débordaient de lourds plats en argent. Les quelques bananes habituellement distribuées pour le dessert ressemblaient à des montagnes de fruits exotiques provenant d’oasis inconnus, perdus au milieu de déserts lointains.
— Pierre, mon prince, lui disait Lili en riant. Veux-tu un ananas du soleil levant ?
— Et toi une mangue du pays du couchant ?
Et ils la croquaient à pleines dents, cette vie pleine de soleil.
Le petit lit de Pierre était à présent tout molletonné. Molletonné, me dites-vous ? Il semblerait bien que le vœu le plus cher de Pierre ait été exaucé. Oubliés, les soucis. Pierre et son cœur Malabar goût fraise étaient contents. Heureux même. Vraiment. Tout simplement.
Hélas, arriva le samedi. Et avec lui, ces gens qui cherchent à boucher les petits trous de leur cœur passoire en adoptant des bambins pas gâtés par la vie.
Et cette femme un peu pâle vit Lili. Elle regarda attentivement les deux diamants bruts qui croquaient le bonheur à pleine dent. Elle entendit son rire en cascade qui faisait drôlement envie. Elle en avait bien besoin, de ce rire, elle aussi. Après tout, sa maison profiterait d’une belle rénovation.
Elle arracha donc Lili à Pierre, et déroba tout sous leurs pieds, les tapis des mille et une nuits, et les fils en or de leurs vêtements aussi. En même temps, elle prit sans le savoir, un gros morceau d’un petit cœur Malabar… Qui s’étira, qui s’étira. Et finalement, se cassa.
Et un cœur Malabar brisé, ça redevient un cœur de silex. C’est vraiment bizarre ces choses-là. C’est même un peu bête. Du coup, notre pauvre Pierre se retrouva seul, à nouveau, avec son cœur silex, dans l’orphelinat du souci.
Et les yeux de Lili, loin de Pierre, s’éteignirent eux aussi. Des diamants sans lumière, ça devient des cailloux. Car ce que la dame ignorait – et nous aussi –, c’est que les deux diamants bruts ne pouvaient plus briller sans un p’tit cœur Malabar au goût fraise à leur côté. C’est étrange , mais c’est vrai.
Heureusement, le cœur qu’avait la femme était parfum vanille, doux et sucré. Il aimait les histoires qui se terminent bien, du genre coucher de soleil qui rougeoie sur la fin. Et, ce cœur vanille là, ce qu’il désirait plus que tout, c’était d’admirer les deux petits diamants bruts qu’il avait entraperçus.
Alors, le cœur vanille attendit patiemment le samedi suivant pour retourner à l’orphelinat, accompagné des yeux cailloux. Et il regarda Pierre pour la première fois.
Il vit le cœur silex retrouver Lili, et fondre doucement, pour redevenir un gros Malabar élastique à la fraise – il a même fait une bulle tellement il était content. Il vit aussi deux diamants bruts se réveiller d’un seul coup. Puis il entendit Lili déclamer à Pierre dans une révérence :
— Mon prince préféré, nous sommes venues te chercher.
Et la dame un peu pâle ajouter :
— Viens chez nous, dans notre palais.
C’est que ce cœur vanille savait qu’à présent, sa vie serait un rêve plein de rires d’enfants, de fruits, de danse, et rempli de fils d’or, de p’tits lits molletonnés, de mille autres trésors. Sa maison deviendrait un palais scintillant.

Il avait raison.
J’en veux pour preuve que quand ils repartirent tous les trois en riant, à leur place de parking les attendait… Un éléphant.

© Short Édition
Image de Christine Saba

Christine Saba

Enseignante au primaire, j'aime rêver en racontant des histoires...

Une autre histoire ?

Ici,
on lit des histoires courtes

Choisissez votre type de lecture