Amour et Lulu

Leila Addou

Il était une fois un chat qui s’appelait Amour.
Il vivait au Neudorf, une contrée étrange et mystérieuse...
Depuis peu, Amour avait découvert qu’il n’était pas comme tous les autres chats. En effet, Amour était un chat qui n’avait pas de queue.
Cette après-midi, Amour dormait à poings fermés sur sa couche royale. Quand soudain, des pleurs étouffés l’arrachèrent de son sommeil. Amour ouvrit un œil, puis l’autre. C’est quoi ?
Au même instant, sa maîtresse fila devant lui tel un courant d’air. Saisi par son indéfectible curiosité, Amour la suivit à pas de loup...
Sa maîtresse entra dans la dernière chambre au fond du couloir.
Elle se saisit d’une chose qui gesticulait et la déposa délicatement sur la large commode toute proche.
Amour y bondit.
Une chose bouffie de couleur rose coquille d’œuf apparue sous ses yeux. C’est quoi ?
Brusquement, la chose éclata en sanglots. Pétrifié, Amour se figea avant d’être balayé de la main par sa maîtresse. Flanqué au sol, il décampa.
Le soir venu, comme à son habitude, il quitta son foyer par le balcon et emprunta le chemin qu’il aimait bien :
Droit devant jusqu’à l’urinoir préféré de Pépito et à gauche en évitant les crottes nauséabondes du nouvel arrivant du quartier, un molosse prénommé Cartouche.
Arrivé au pied de l’arbre qui lui servait de griffoir, Amour fut rejoint par son meilleur ami Chaussette et Nutella, le chat noir le plus farfelu qu’il connaissait.
- Salut les guars ! Vous tombez bien, j’ai quelque chose à vous demander
- Je suis ton homme ! Lança Nutella avant d’éclater de rire.
Amour leur dit :
- Mes maîtres ont apporté quelque chose d’étrange à la maison et je ne sais pas ce que c’est !
- C’est peut-être une souris ? Intervint Nutella.
Amour secoua la tête.
- Non, ça ne ressemble pas à une souris, c’est plus gros, c’est un peu comme mes maîtres mais ça couine et ça sent le lait caillé !
- Une grosse, très grosse souris ?
- Non Nutella ! Déplora Chaussette, ce n’est pas une souris, point !
- Zut ! Je donne ma langue au chat ! Tonna Nutella, puis il se roula au sol, hilare.
Tout en haut de l’arbre-griffoir, Tigrou, le chat moucheté, montra son museau.
- Tu as pensé à un bébé, l’ami ?
Chaussette sursauta de frayeur :
-...Un...bé...bé... ? Oh, non !
- C’est quoi un bébé ? lui demanda Amour abasourdi.
Tigrou descendit de son perchoir.
- Un bébé, l’ami, c’est un petit humain...
Chaussette se posta face à Amour, le regard fou et le poil hérissé.
- Un bébé, lui dit-il, ça t’enlève tout ! Fini les siestes à rallonge, fini les caresses, fini les plats de luxe !
- C’est pire qu’un chien ! Ajouta Nutella qui n’avait jamais été aussi sérieux.
Amour pâlit. Chaussette en remis une couche :
- Un bébé, ça bave, ça pète, ça cri, c’est horrible ! Et puis ça agrippe tout ! Et après ça met en bouche !
Amour l’interpella timidement :
- Ça... agrippe quoi ?
Il y eut un silence gêné. Chaussette balança :
- La queue !
Plus aucun chat n’osa en placer une.
Amour, piqué, jeta amèrement un œil dans son dos. Il était le seul chat de son quartier à ne pas avoir de queue. A la place, il avait un moignon imberbe.
- La queue, répondit Amour, moi, je n’en ai pas, donc, je suis sauvé, pas vrai ?
- Tu as quand même un petit bout..., lui souffla Nutella.
A ses côtés, Chaussette lui flanqua un coup de coude.
- Aïeeeu !
- Ça va aller les guars, dit Amour, ce bébé ne peut pas être si terrible...
Au petit matin, Amour regagna sa maison.
Une fois à l’intérieur, il fit profil bas jusqu’à une après-midi d’automne où il réapparût dans le salon.
Au milieu de la pièce, le bébé trônait en maître dans un siège posé au sol. Amour s’en approcha.
Soudain :
- Je m’appelle Lulu, lui lança le bébé d’une voix fluette, et toi ?
Amour fut bouche bée. Ça parle !
- Tu ne sais pas comment tu t’appelles ? Lui dit Lulu
Il était en train de sucer son pouce. D’un coup, il le tendit à Amour :
- Tu en veux ?
Amour se méfia et ne bougea pas d’une moustache. Mais après un court instant, sa gourmandise l’emporta. Si je goûtais ? En un éclair, sa langue lécha le pouce de Lulu.
- Ça chatouille ! Gloussa le bébé.
Amour l’observa. Finalement, ce bébé n’est pas si méchant !
- Je m’appelle Amour ! Lui dit-il.
Lulu sourit :
- Amour, tu es très beau et je t’aime !
En une après-midi, les deux devinrent inséparables et pour la première fois, Amour ne quitta pas son foyer durant la nuit. Il bouleversa même son rythme de vie. Vivait le jour et dormait la nuit, tout comme Lulu...
Une saison passa et l’hiver s’installa.
Un soir glacial, Amour se retrouva seul à la maison. Malheureux, il repensa alors à ses amis chats qu’il n’avait plus revu depuis des mois. Ils me manquent...
Déterminé à les revoir, il quitta sa maison et rejoignit le griffoir.
L’endroit était désert. Peiné, Amour regagna le canisite où il espérait trouver son ami Pirate. Mais à la place...
- Tiens, tiens ! Lança un vieux chat angora qui s’approchait de lui, le Candide ! Que fais-tu dehors par ce froid ?
Il s’appelait Gepetto et était le chat le plus vieux du quartier. Acariâtre et donneur de leçon, il était surnommé Gepetto je-sais-tout.
- Je prends l’air, répondit Amour.
Gepetto ricana.
- Le bébé t’a fait faux bond ?
- Le bébé ? Qui vous a parlé de Lulu ?
Gepetto ricana plus fort.
- Ah, ah ! Tu l’appelles par son prénom maintenant ? Tu es d’une naïveté !
- Mêlez-vous de vos affaires, Gepetto je-sais-tout !
Le vieux chat lança aussitôt :
- Tu devrais te méfier le Candide ! Ne t’attache surtout pas ! Les humains sont cruels, une fois qu’ils t’ont assez vu, ils t’oublient et soudain... Pouf ! Tu deviens transparent !
Amour rentra chez lui, le cœur brisé. Ses amis chats lui manquaient. Dois-je renoncer à Lulu ?
Au matin, dans sa maison, il pénétra dans la cuisine.
Lulu était assis sur une chaise haute. Amour bondit sur l’assise d’à côté. Il décida d’ouvrir son cœur à son ami bébé.
- Lulu, tu es mon ami et je t’aime, mais je suis un chat, je vis la nuit et je dors le jour, tout le contraire de toi, tu comprends ? Je dois retourner à ma vie de chat !
Lulu, qui mordillait un jouet musical, l’observa comme s’il le découvrait.
Perplexe, Amour se rapprocha de lui, tête contre tête.
- Tu es bizarre ce matin, Lulu, tu as changé...
Tout à coup, Le bébé agrippa l’oreille poilue du chat et l’amena à sa bouche.
- Aïe ! Grogna Amour, qu’est-ce qu’il te prend Lulu ?
Sa maîtresse intervint et délivra Amour. Celui-ci se recula, horrifié. Tandis qu’il râclait la salive de son oreille à l’aide de sa patte, Lulu babilla :
- Bibibi !
- Quoi ? Lança Amour.
Lulu répéta les mêmes babillements mais, cette fois, en s’adressant à la maîtresse d’Amour. Le chat compris aussitôt. Lulu parle l’humain, il ne peut plus me comprendre à présent !
Hors-jeu, Amour s’éclipsa et regagna sa couche.
Le soir venu, il quitta son foyer et fila jusqu’au griffoir.
Sur la place, pas de chat. Désespéré, Amour espéra fort : Chaussette, Nutella, Tigrou ! Je veux les voir !
Comme par magie, deux chats apparurent au loin. Amour accouru vers eux.
- Chaussette ! Nutella ! Lança-t-il, fou de joie, vous m’avez manqué ! Ça fait si longtemps, nous sommes meilleurs amis depuis au-moins trois vies... J’ai été distrait, ne m’en voulez pas !
Ses deux amis lui sourirent simplement et tout fut pardonné.
Nutella, le chat noir farfelu, les interpella :
- Amour, Chaussette, j’ai un truc à vous montrer ! Venez avec moi !
Ils arrivèrent, tous les trois, à l’entrée d’un pont crasseux qui surplombait une rivière.
D’un bond, Nutella atteignit la rambarde de celui-ci et s’y assit. Chaussette et Amour l’imitèrent.
- Tada ! lança Nutella en présentant sa découverte.
Face aux trois chats, un gros ballon étincelant les éblouit. C’était la lune. Ce fut comme si elle flottait sur l’eau.
Les trois amis la contemplèrent, intrigués.
- C’est quoi, à votre avis ? demanda Nutella.
- Aucune idée..., lui répondit Chaussette.
Quant à Amour, il admira la lune en silence, heureux comme un roi. Peu importe ce que c’est, pensa-t-il, je suis là avec mes amis et c’est tout ce qui compte.

Ici,
on lit des histoires courtes

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