« C’est rien ce qu’il t’est arrivé. »

Estelle Riou

Je passe la porte de chez mes parents et ne les entends pas m’appeler depuis la cuisine. Ces mots se répètent en boucle dans ma tête, comme le refrain d’une chanson qui ne voudrait pas en sortir. Sauf qu’au lieu de me donner envie de chanter ou danser, ceux-ci me donnent envie de vomir.
J’arrive dans ma chambre sans même me souvenir avoir monté les escaliers et fermé la porte. Je vais, telle un robot dénué de volonté, me placer devant le miroir. Je fixe l’image qu’il me renvoie, essayant de détecter ce qui pourrait expliquer son geste. Mes cheveux sont relevés en une queue de cheval, mes yeux surmontés d’un trait d’eye-liner, mes joues légèrement fardées, mon chemisier est suffisamment boutonné, mon jean n’est pas plus moulant que ceux que je porte d’habitude et mes bottines à talons ne dépassent pas les cinq centimètres.
Cette tenue, qui me paraissait pourtant des plus banales ce matin-même, me révulse. Je me déshabille, me démaquille, prends une des douches les plus chaudes et longues que j’aie jamais prises, mais rien n’y fait. Sa voix est partout dans ma tête, elle me hante.
« Ça fait deux mois que ça me démange, j’allais tout de même pas laisser passer l’occasion. »
Comme à chaque fois qu’une pensée m’obsède, j’essaye de la coucher sur le papier afin de m’en débarrasser. J’écris donc ces quelques mots dans la page du jour de mon agenda, sous la mention « FIN STAGE !!! » écrite avec mon stylo préféré, il y a tout juste trois mois.
Après avoir griffonné ces quelques mots d’une main tremblante, je me rends compte que, bien loin de les effacer de mon esprit, je n’ai fait que renforcer leur présence.
Je me remémore ce froid qui m’a traversée quand j’ai senti sa main sur moi, et ma stupéfaction à l’entente de ses mots si choquants venant de quelqu’un en qui j’avais, quelques heures auparavant, une confiance presque aveugle.
Le vibreur de mon téléphone m’aide à sortir brusquement de ce flashback. Une collègue me demande pourquoi je suis partie aussi vite du pot organisé en mon honneur. J’ignore son message et décide de descendre rejoindre mes parents à la cuisine, espérant que cet environnement si routinier me changera les idées.
À leurs visages, je devine qu’ils savent que quelque chose ne va pas.
« Tout va bien, ma chérie ? me demande ma mère en se resservant une tasse de thé. On ne s’attendait pas à te voir rentrer si tôt.
- Oh, c’est rien, je suis juste fatiguée. »
À peine ce faible mensonge a-t-il quitté mes lèvres que je suis secouée par un sanglot et les larmes que je retenais depuis plusieurs heures coulent sur mes joues. Abasourdis, mes parents se regardent, avant de me prendre chacun une main par-dessus la table.
« Mais, qu’est-ce qu’il se passe ma puce ? » me demande mon père, complètement paniqué. Appréhendant sa réaction, je n’arrive pas à le regarder dans les yeux mais les mots bloqués dans ma gorge depuis le pot de départ en sortent tout de même, entrecoupés de difficiles prises de respiration. « Olivier a mis sa main sur mes fesses pendant le pot de départ. »
Olivier est un vieil ami de mon père. Ils se sont rencontrés lors d’un cours de tennis quand ils étaient à la fac de droit. Je le connais depuis que je suis toute petite. Nous sommes partis plusieurs fois en vacances ensemble, mes parents, moi, Olivier, son ex-femme Audrey et leurs enfants. C’est donc tout naturellement que, lorsque j’ai décidé de me tourner vers des études de droit après le lycée, Olivier m’a proposé un stage dans son cabinet d’avocats pendant les vacances d’été qui précédaient ma première rentrée universitaire.
Durant ces deux mois, j’ai répondu au téléphone, préparé des cafés, scanné, photocopié et imprimé des documents, mais surtout observé le quotidien d’un cabinet d’avocats. Mon stage touchant à sa fin, Olivier a émis l’idée d’un pot de départ pour me féliciter de mon intégration dans l’équipe et du travail accompli.
À ce fameux pot de départ, j’étais penchée sur la table, en train de me servir un verre, quand j’ai senti un corps se coller au mien et la forme distincte d’une main caresser puis saisir ma fesse droite, alors qu’Olivier penchait la tête pour me murmurer à l’oreille : « Ça fait deux mois que ça me démange, j’allais tout de même pas laisser passer l’occasion ».
Malgré l’amitié qui le lie à mes parents, il ne m’est jamais venu à l’idée de leur cacher la vérité. J’ai la chance d’avoir des parents très compréhensifs, aimants et sur qui je sais que je peux compter, quelle que soit la situation.
À l’annonce de ce qui me secoue à un tel point, mon père se lève immédiatement de sa chaise, enragé : « Où est mon téléphone ? Il va entendre de mes nouvelles celui-là ! ». Ma mère, quant à elle, me dit d’un ton soulagé : « Tu m’as fait peur, j’ai cru qu’il t’était arrivé quelque chose de grave, que quelqu’un t’avait fait du mal ! Tu sais, il ne faut pas se mettre dans un état pareil pour si peu. ».
Sa déclaration me sidère. J’essaye vainement de me défendre mais, dans l’état dans lequel je me trouve, seuls quelques « Mais... Il n’aurait pas dû... Il m’a fait peur... » sortent de ma bouche. Elle les contre immédiatement et me répond d’un ton agacé : « Imagine un peu si toutes les femmes à qui on a mis une main aux fesses au bureau réagissaient comme toi ! Il faut t’habituer à ce genre de traitements, les hommes de sa génération se comportent comme ça, c’est tout ! En plus, son ex-femme, Audrey, vient de se remarier. Il doit se sentir seul, le pauvre. Ce n’est rien ce qu’il t’est arrivé. Des femmes subissent cent fois pire à l’autre bout du monde, tu sais ? ».
Abattue, je monte dans ma chambre sans demander mon reste. Je pleure seule dans mon lit. Les cris de mon père au téléphone s’arrêtent et je commence enfin à m’endormir, éreintée par cette journée qui avait pourtant si bien commencé. Mon téléphone vibre et je tends le bras pour apercevoir un message d’Olivier : « Je te croyais plus mature que ça. ».

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