Mes soeurs

Leila Addou

Mes sœurs
(Leila Louise)



Il était une fois quatre filles...
La plus âgée s’appelle Sarah, la plus jeune Selma. Entre les deux, il y a Christelle et puis moi, Nina.
Il était une fois un pont...
En-dessous de celui-ci, se trouve un petit coin où l’herbe pousse un peu, dès fois.
Ce bout de terre est notre coin à nous depuis pas mal de temps déjà.
On y vient dès que l’on peut, toujours toutes les quatre. On papote. On se tait. On s’allonge à même le sol et on regarde le ciel, les nuages qui défilent lentement. On s’entend respirer. Les unes à côtés des autres, comme des sœurs.
A Strasbourg, le ciel est souvent gris. Heureusement, certaines fois, il fait beau et le soleil nous caresse de ses rayons, tout comme aujourd’hui...

Mes yeux sont fermés.
Les paroles d’une chanson me trottent dans la tête depuis ce matin et je n’arrive pas à m’en défaire, alors je les fredonne :
-... Ami sais-tu que les mots d’amour, voyagent mal de nos jours ? Tu partiras encore plus lourd...
- Arrêtes avec ta chanson ! Me dit Selma, allongée à côté de moi,... Ça saoule !
Selma se parfume à outrance avec une fragrance hors de prix, si bien qu’au moindre mouvement de sa part, elle embaume son entourage. Tout à coup, elle nous lance :
- Les filles... Ce soir, je sors avec Fabien !
- Super ! Lui rétorque Christelle,... Depuis le temps que vous vous courrez après tous les deux !
J’interviens avec le même enthousiasme :
- Vous allez coucher ensemble ce soir, c’est obligé !
Selma s’offusque et se redresse d’un bond sur ses coudes :
- Non ! T’es folle, pas le premier soir, j’suis pas une pute !
Sarah ouvre les yeux :
- Pourquoi tu dis ça ?... Lui, il coucherait avec toi sans hésiter !
- Bin oui..., dis-je.
Selma secoue la tête et nous répond aussitôt :
- Oui mais lui c’est un mec ! Il peut le faire... Pour nous les filles... Ce n’est pas pareil...
Sarah tourne la tête en direction de Selma :
- Qui a décrété ça ?...
Christelle prend la parole :
- Les filles, c’est comme ça... c’est tout ! Et d’ailleurs, je suis d’accord avec Selma, une fille qui couche le premier soir... C’est mal vu !... Regardez Tania, elle a une réputation de pute et c’est mérité !...
- Quoi ? lui lance Sarah, remontée. Elle se redresse légèrement et fusille Christelle du regard....Pourquoi c’est mérité ?

Quant à moi, je reste allongée sur la portion d’herbe. La température est agréable, le ciel bleu est dégagé. Je ressens le sol, la terre en mouvement, je suis libre et je fredonne toujours...
-... Ami sais-tu que les mots d’amour, voyagent mal de nos jours ?... Tu partiras encore plus lourd...

- C’est mérité parce qu’elle a abusé, Tania est provoquante ! Tonne Selma.
- Mais encore...
- Sarah ! Rétorque soudainement Christelle,... Tu ne vas pas nous dire que tu défends cette pétasse de Tania, tu ne peux même pas la voir !
- Je vous demande simplement, pourquoi Tania a mérité sa réputation ?
Selma se prend la tête dans les mains et lui répond :
- D’une, parce que Tania couche le premier soir, tout le monde le dit et de deux, elle enchaîne les guars ! Chaque soir c’est un autre ! On raconte même qu’elle a couché avec son patron, tu m’étonnes pourquoi elle est bien payée !
- Ouais, acquiesce Christelle,... Avec ses jupes ras la touffe !... La dernière fois, elle a pleurniché parce qu’un mec lui a mis la main aux fesses ! Ses robes sont si courtes qu’on dirait des tee-shirts ! Faut pas qu’elle s’étonne ! Elle provoque les mecs, c’est normal qu’ils lui mettent la main au cul, non ?
J’ouvre les yeux subitement.
- Non..., je réponds,... Ce n’est pas normal...

Christelle est une sanguine, comme disent certaines personnes. Elle noircit et allonge son regard d’un coup de pinceau, ce qui la fait ressembler à une geisha.

Tout à coup, Sarah se relève et s’assoit en tailleur.
- Les filles ! Nous ordonne-t-elle.
Nous nous asseyons aussitôt et formons un cercle. Comme lorsque nous étions petites et que nous jouions au facteur n’est pas passé...

J’aime mes sœurs, elles sont tout pour moi.

Sarah prend la main de Selma.
- Selma, Christelle, leur dit-elle calmement, vos remarquent sont sexistes !...
- Ah bon ? S’étonne Selma.
- Pas du tout ! S’exclame Christelle, je dis simplement ce que tout le monde pense !
- Et si... tout le monde se trompait ?
Sarah m’entoure de son bras et poursuit :
- Et si, au lieu de se calomnier, on se soutenait ? Et si on se respectait entre filles ? Les hommes n’auraient plus le choix que de suivre le mouvement... Quel gâchis ! Les filles, il faut se réveiller, ces règles de bonne conduite nous ont été imposées par des hommes au fil du temps... Et croyez-moi, ils sont malins ! Ils nous connaissent bien ces mecs-là ! Ils ont vite compris comment nous diviser... Ils ont inventé un idéal féminin !... Pauvre de nous ! Nous n’avons pas assez confiance en nous ! Un idéal féminin ! Semblable à une carotte pour un âne... Depuis, nous courrons après cette carotte, persuadées que nous ne l’attraperons jamais... Alors, nous nous étripons,...crépons le chignon, disent les mecs ! Pour gagner ! Gagner quoi ?... Des règles misogynes nous ont été imposées pour devenir des femmes dites respectables mais au lieu de les combattre, nous collaborons avec nos oppresseurs et nous punissons les femmes qui transgressent ces mêmes règles ! Pourquoi ? Ce serait si simple d’encourager ces femmes... Les filles, imaginez si nous nous soutenions les unes et les autres ! La force que nous aurions ! Ce serait incroyable !... Nous pouvons changer les choses mais seulement si nous sommes unies !

Sarah a raison. Elle a toujours raison.

J’ai la tête baissée et j’ai envie de leur raconter...
L’autre jour, j’ai apporté une pâtisserie sur mon lieu de travail afin de la partager.
Mes collègues sont en majorité des hommes. L’un d’eux, pensant que je l’avais confectionné, m’a dit « Tu es bonne à marier ! Tu as de la chance vous n’êtes pas toutes comme ça, certaines sont justes bonnes ! C’est bien aussi mais... elles ne savent pas cuisiner ! »
Il a provoqué l’hilarité des autres et était assez fier de sa réflexion.
Plusieurs choses me sont passées par la tête. Tout d’abord, je voulais le traiter de connard, lui dire que l’idée du mariage ne me faisait pas jouir et que je le trouvais répugnant. Mais à la place, je lui ai dit... Merci.... Merci, parce que je suis la fille qui ne se rebelle pas. Merci, afin qu’il ne m’humilie pas davantage. Merci, pour qu’il me foute la paix ! Puis, j’ai souri poliment. De la peur ?... Vous croyez ?...
Ma réponse lui a plu. J’avais honte de moi.

Je ne raconterai jamais cette histoire à mes sœurs.

Si j’étais un personnage de fiction, je serais la reine de cœur de Tim Burton. Une tête énorme remplie de rage et une petite bouche en cœur qui ne dit jamais ce qu’elle souhaite.

- Nina ? M’interpelle Sarah.
Brusquement, je relève le nez. Le refrain qui tourne en boucle dans ma tête, s’arrête aussitôt.
- Je suis d’accord avec Sarah, dis-je avec conviction,... On n’y arrivera pas comme ça... il faut que ça change !... Il faut qu’on change !

Ici,
on lit des histoires courtes

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